Auto-Moto : Interview : Tous délinquants
Automoto, n° 156, juin 2008 (page 112)
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C’est le titre de l’ouvrage de Sylvie Lidgi,chercheur en sciences sociales, très critique quant à la politique de sécurité routière ; avec en arrière-plan l’évolution de notre société. Polémique.
Par Katia LEFEBVRE
Non, la majorité des automobilistes ne sont pas des irresponsables et le portrait caricatural du conducteur français incivique, voire délinquant, véhiculé par les pouvoirs publics ne sert qu’à justifier une politique de sécurité routière purement répressive et lucrative pour l’Etat. Voici le thème décapant du livre de Sylvie Lidgi, Tous délinquants ? Les mythes de la sécurité routière. Les réalités de la France au volant (Editions Michalon). A l’origine de ce livre, un rapport commandé et financé par le ministère des Transports dans le cadre du Predit [*] et rédigé également par Sylvie Lidgi, docteur en sciences sociales et spécialiste des politiques publiques, et deux jeunes diplômés de l’lnstitut français d’urbanisme (IFU), où elle enseigne. Plus de 150 automobilistes, de 18 a 65 ans, petits ou gros rouleurs. ont été interrogés, en Aquitaine, dans les environs de Lille, à Paris et en région parisienne, sur leurs habitudes au volant et leur rapport au Code de la route. Enfin, une quarantaine d’entre eux ont été accompagnés en voiture, leur comportement évalué et commente par eux-mêmes, ce qui a permis de confronter leurs dires et leurs actes.
Remis en 2007, ce rapport n’a pas reçu beaucoup d’échos dans le sérail. "Quelque temps après la remise du rapport, il y a eu un colloque de chercheurs où une table ronde avait pour thème l’action publique sur le comportement des automobilistes et il n’a même pas été fait mention de ce travail", constate l’auteur. Estimant néanmoins que son enquête méritait mieux que de moisir sur l’étagère d’un ministère, Sylvie Lidgi a écrit cet ouvrage ou elle affirme que les pouvoirs publics font fausse route dans leur conception de la sécurité routière. Auto Moto s’est chargé de la controverse.
Automoto : Depuis l’installation des radars automatiques, le nombre des tués sur la route a baissé fortement. Dans votre ouvrage, vous passez pourtant très vite sur ce constat. En revanche, vous développez longuement l’idée que les radars sont essentiellement une manne financière pour l’Etat. N’est-ce pas une critique facile et démagogique ?
Je ne pense pas être démagogue ! Mais il ne me parait pas évident de faire un lien de cause a effet entre la forte baisse du nombre des accidents qui a débuté fin 2002 et l’installation des radars qui commence mi-2003. D’autant plus que la courbe des tués sur les routes est en constante diminution depuis les années 1970, malgré le considérable accroissement du parc automobile. Cette courbe a commencé à fléchir avec les premières limitations de vitesse et il ne faut pas oublier l’influence de l’amélioration techniques des véhicules.
Le rapport de Sylvie Lidgi sur le comportement des automobilistes n’a pas été pris en considération. Du coup, elle en a fait un livre.
Cette tendance à la baisse aurait-elle pu se maintenir sans l’installation des radars ?
Leur installation etait concomitante avec une forte augmentation des sanctions pécuniaires et des retraits de points sur les permis. Les médias ont largement relayé l’information sur l’aggravation des sanctions et la mobilisation des forces de l’ordre. II me semble difficile de dissocier la baisse du nombre des morts de ces différents facteurs et de n’attribuer ce phénomène qu’à la seule installation des radars. De plus, ils participent à l’esprit de sanctions généralisées, de répression dont l’objectif est de nous faire croire qu’infraction est toujours synonyme d’accident.
Page 15 de votre livre, on lit : « le Français au volant est un délinquant en puissance, un barbare de la route..." Vous expliquez ensuite que ce portrait caricatural n’est pas loin la vision qu’ont de nous de nombreux chercheurs et décideurs de la sécurité routière. N’est-ce pas exagéré ?
II s’agit d’un résumé de ce que l’on a entendu à propos des automobilistes, aussi bien venant de la sphère politique que parmi les chercheurs. Le terme de barbarie routière a été employé par Gilles de Robien, lorsqu’il était ministre des Transports en 2002. Et celui de délinquant de la route a été prononcé par Nicolas Sarkozy. lorsqu’il était ministre de l’Intérieur en 2003. Si, parmi les chercheurs, le vocabulaire est différent, le fond de la pensée est identique. Ce qui est grave, c’est qu’ils considèrent les automobilistes comme des enfants ou plutôt des adolescents rebelles à l’ordre, qu’il faut protéger d’eux-mêmes. Et cette vision fonde les politiques publiques en matière de sécurité routière. Quand on vous dit qu’il ne faut pas rouler trop vite, que c’est mal de router trop vite, dans l’esprit des gens, cela évoque rouler à 160 km/h sur une départementale. Mais dans la pratique, cela revient à être sanctionné à 91 km/h. II est plus facile de culpabiliser les conducteurs que d’aménager correctement les routes ou d’adapter les règles du code aux situations locales. De même. II est plus facile de reprocher aux conducteurs de ne pas respecter les règles que de repenser l’examen du permis de conduire et ce qui va avec.
Vous affirmez que l’automobiliste peut sans danger dépasser légèrement la limitation de vitesse pour s’adapter au trafic et ainsi garder toute son attention à la conduite plutôt qu’à la surveillance de son compteur. Mais qui quantifiera le ’’légèrement" ? Ne serait-ce pas un retour au laxisme d’avant 2002, ou la marge de tolérance oscillait entre 20 et 30 km/h ?
Je ne prône pas le laxisme vis-à-vis des excès de vitesse, des feux grillés ou des comportements dangereux. comme slalomer entre les voitures. En revanche, je maintiens que lorsqu’on a une politique uniquement orientée vers la sanction, c’est une politique répressive. L’absence de toute tolérance fait rentrer de l’argent dans les caisses de l’Etat, et enferme les automobilistes dans une crainte permanente.
Entre le "tous délinquants" et la vision angélique qu’ont les automobilistes d’eux-mêmes, où est la réalité ?
J’ai pu constater que la majorité des conducteurs cherchent à bien faire. Ils ne commettent pas volontairement des actes que l’on peut qualifier de délinquants, même si parfois ils dérapent. Dans mon étude, j’ai pu également me rendre compte que la majorité des conducteurs était d’accord avec les règles du Code de la route. En revanche, beaucoup s’insurgent contre l’application qui en est faite sur le bord de la route. Que fait un automobiliste arrête a un stop lorsqu’il n’a pas de visibilité ? II s’avance doucement, dépasse le stop, et passe s’il n’y a personne. II commet donc une infraction du point de vue de la stricte application du Code de la route.
Vous classez les conducteurs en neuf catégories. Dans laquelle classez-vous lui-ci ?
Parmi les "situationnels". Ce sont des gens qui privilégient la situation à la règle. Ils prônent une conduite intelligente qui valorise l’attention, la prudence, mais peuvent commettre une infraction si la situation l’exige.
Sylvie Lidgi volt dans les radars essentiellement une manne financière et réfute le lien entre leur installation massive et la baisse du nombre de tués.
Nous avons aussi les "scrupuleux", qui respectent strictement le Code de la route mais sont souvent mal à l’aise au volant, et roulent peu. Les "précautionneux" sont très près du respect du code, mais plus encore dans le respect des autres. Ensuite, nous avons les "bricoleurs", qui adaptent le code à leurs besoins. En général, ils le respectent, mais s’ils ont besoin de prendre la voiture après une soirée un peu arrosée, ils le font sans se poser de questions. Nous avons aussi les "dissonants". Eux se déclarent très respectueux du code, mais dans la pratique ils sont très proches des "égocentrés", ceux qui font passer leur intérêt avant tout. Cela se traduit par un comportement agressif, par exemple en serrant de près le conducteur qui ne route pas assez vite, voire en le klaxonnant. Je ne les cite pas tous ici, mais la plupart des automobilistes sont un mélange de plusieurs de ces profils. Chacun possède son propre dosage...
Vous comparez la lutte contre l’insécurité routière à une nouvelle forme d’hygiénisme social, qui culpabilise les gens "pour leur bien", leur impose une règle plus stricte que nécessaire et diminue les libertés individuelles. En admettant que cela soit juste, est-ce trop cher payé pour 2 000 vies gagnées par an ?
Sur la forme, on ne "gagne" pas des vies, c’est une manière d’approcher la statistique qui relève de la communication pour jouer avec les sentiments. Pour répondre sur le fond, si l’on est pour la prévention, la responsabilisation des automobilistes, il faut employer d’autres méthodes que la répression. En Espagne, dans certaines entrées de ville, si vous roulez plus vite que la vitesse autorisée, tous les feux passent au rouge. Cela incite a rouler plus doucement, et c’est au moins aussi efficace que de retirer des points au permis. La "vague verte", à Lille, c’est un peu la même chose.
Incompréhensibles et inadaptés ! c’est la conclusion de Sylvie Lidgi au sujet des limitations de vitesse et de l’état des infrastructures.
La prévention, la responsabilisation, cela a été essayé sans succès dans les années 1990. Que proposez-vous ?
Par exemple, au lieu d’installer des radars automatiques qui vont mesurer la vitesse un instant donné, il serait plus judicieux de procéder comme en Hollande où les appareils mesurent la vitesse moyenne sur un trajet. II est anormal de sanctionner un automobiliste au moment où il accélère sur une bretelle pour s’immiscer dans le flux de la circulation. II me semble aussi primordial d’analyser les situations d’accidents, pour comprendre quelles en sont les causes exactes. II faudrait aussi faire un audit de l’état des routes, de la cohérence des carrefours, mais aussi celle des limitations de vitesse. Le conducteur est trop souvent confronté à de multiples informations. II voit des panneaux 50, puis 70, sans pour autant comprendre l’utilité de ces limitations. Or si la règle ne parait pas juste, le conducteur ne la respectera pas. II faudrait mettre en place une éducation à la sécurité routière tout au long de la vie. Les pouvoirs publics pourraient par exemple faire de petits programmes courts d’éducation à la sécurité routière pour remplacer la publicité sur les chaînes de télévision publique. Quelque chose qui ne soit ni moralisateur ni sanglant... mais animation qui explique par exemple le problème des queues de poisson.
Cette politique de répression déresponsabilise l’automobiliste.
Vous expliquez que ce type de politique aboutit à un modèle de société...
Toutes ces idées, qui supposent que le conducteur est un enfant qu’il faut protéger de lui-même et servent à justifier la politique de sécurité routière marchent parce qu’elles soutiennent une vision moraliste de la société. Or cette idéologie ne se cantonne pas à la sécurité routière, mais porte sur l’ordinaire de notre quotidien. Par exemple, lorsqu’on dit aux gens qu’ils doivent bien se nourrir au risque, s’ils ne le font pas de ruiner leur santé et de boucher leurs artères, on touche à l’idéologie ! Et c’est plus facile de culpabiliser les gens que contrôler l’ensemble des processus de production alimentaire. Cette idéologie soutient un Etat autoritaire et thérapeute, au sens où la puissance publique assume un rôle de surveillance, de contrôle et de garantie : la santé en particulier, sur la vie en général.
[*] Predit : programme de recherche français sur la securité des Transports
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