Les types de "l’homme des cavernes"
Extraits du rapport de synthèse de l’étude sur la fréquentation et les publics des sites liés à la préhistoire de la vallée de la Vézère, conduite par corrélation en partenariat avec Détente Consultants pour le compte du Conseil Régional d’Aquitaine, de la DRT d’Aquitaine et du Conseil Général de Dordogne. Novembre 2002.
Dans des représentations mentales communément partagées, les origines de l’humanité se situent au cœur de la préhistoire, terme associé à une époque où l’homme n’était pas encore ce qu’il est aujourd’hui. C’était la période des grottes et des cavernes. Ces hommes s’appelaient Cro-Magnon, Néanderthal, ou encore Homo Sapiens, Australopithèque, Homo Erectus, sans oublier Lucy, " notre mère à tous ".
L’homme, du temps des cavernes, devait assurer ses besoins primaires : se nourrir et se protéger du froid et de l’hostilité des bêtes sauvages. Satisfaire d’autres besoins, comme les loisirs, ne lui était pas accessible.
Des conditions d’existence rudes
Il lui fallait trouver sa nourriture : la chasse, la pêche et la cueillette permettaient de survivre. Il lui fallait se protéger du froid. L’environnement, peuplé d’animaux gigantesques et féroces lui était hostile ; la terre était couverte de forêts mystérieuses. C’était " la loi de la jungle ". L’alimentation était frugale et l’habitat rudimentaire - des abris faits de branchages ou dans des grottes, des cavernes - pour se vêtir l’homme de Cro-Magnon utilisait les peaux des bêtes qu’il avait chassées. Pour sa survie, il fabriquait les premiers outils (pierres taillées), les premiers instruments de chasse... et de guerre, le silex étant perçu comme la matière première essentielle. La survie était étroitement liée au feu, à sa production et à sa conservation pour se protéger des bêtes sauvages, pour se protéger du froid et pour cuire la nourriture.
Une humanité archaïque
En ces temps anciens, l’Homme est encore dominé par la nature et proche de la condition animale avec laquelle il rivalise (ou lutte) pour survivre. Ainsi, l’Homme préhistorique est perçu comme un être doué de la même intelligence que la nôtre, il enterre ses morts - signe de son humanité - mais sa vie sociale est encore très primitive : des clans, des pratiques barbares, sauvages. Ces hommes sont capables de faire des découvertes et des inventions, ils ont acquis un savoir qu’ils transmettront à leur descendance mais le chemin qui reste à parcourir jusqu’à nous est encore long.
Cette perception est paradoxale dans la mesure où, dans l’imaginaire de la population cible, l’Homme préhistorique vivait comme les animaux et dans le même temps possédait des normes, des règles, des valeurs, des symboles qui régissaient sa vie, au quotidien, l’art, les peintures rupestres marquant par exemple la réalité d’une vie spirituelle.
L’Homme préhistorique est perçu simultanément comme...
(a) vivant en société, mais selon un modèle d’organisation qui semble plus proche des sociétés animales que de nos sociétés modernes. Le langage par exemple - mode de communication spécifique à l’Homme - n’était (selon l’enquête) pas encore organisé et restait proche de la communication animale (le cri).
(b) sortant progressivement de l’état animal : cette période marque les prémices d’une vie sociale organisée bien que la violence soit constamment présente - la guerre pour le feu, l’hostilité entre tribus, la rudesse de la vie et des combats contre les animaux sauvages ou de la chasse.
(c) ayant une organisation sociale certes primitive mais ressemblant davantage à la nôtre qu’à celle des animaux (l’animalité restant un concept flou, aucune comparaison concrète n’est opérée). La vie quotidienne est marquée par une organisation clanique, la rudesse ordinaire liée à la survie et l’importance du feu, où une place est faite à l’art (ce qui distingue l’homme de la bête). " Parmi les êtres vivants, l’Homme est le seul capable de se donner des fins non inscrites dans sa nature " (R. Boudon, Déclin de la morale ? déclin des valeurs ?, PUF, Paris, 2002).
La filiation entre l’homme préhistorique et l’homme d’aujourd’hui n’est ressentie qu’en termes de prémices, d’embryon d’humanité et d’organisation en société. L’affiliation semble difficile : si l’homme de Cro-Magnon personnifie l’homme préhistorique, il n’est peut être pas l’ancêtre idéal, celui qu’on aimerait avoir : il manque de civilité, d’humanité, de douceur.
Un espace temps opaque, sans chronologie
De manière générale dans nos esprits non avertis, la préhistoire n’est pas située dans un espace-temps clair et organisé.
La préhistoire, c’était avant l’histoire c’est à dire une période opaque sans datation, sans chronologie qui n’offre pas de repères évènementiels clairs
La durée de cette période (plusieurs milliers, voire millions d’années !) est si longue que sa perception la réduit à un point unique dans le temps : sorte de centre de gravité entre le temps des dinosaures et les temps néolithiques. De Lucy (et même antérieurement) à Cro-Magnon en passant pas l’homo erectus et l’homme de Néanderthal,... tout semble dans un temps si lointain qu’il devient hors du temps.
Par exemple la découverte, l’apprivoisement du feu, pourtant perçu comme vital et source de l’évolution ultérieure de l’humanité, n’est pas daté : sa découverte précède-t-elle Cro-Magnon ? savait-il le conserver ? savait-il le produire ?
La préhistoire, un monde clos à l’hermétisme répulsif
La préhistoire est fondamentalement perçue, par la population cible, comme un monde en soi, un univers fermé, connu des seuls initiés. Les non-initiés interrogent : comment faisaient les hommes des temps préhistoriques avant la découverte du feu ? avaient-ils un langage articulé ? comment communiquaient-ils entre eux ? sans obtenir de réponse satisfaisante.
La notion d’enfermement s’organise dans trois directions :
(a) Un univers qui renvoie à l’espace clos de la grotte. La grotte est sous terre, dans l’obscurité, elle est froide et humide, ce qui ne paraît pas attrayant pour les vacances. Le sentiment d’asphyxie est ici physique mais aussi symbolique dans le fait de passer des vacances un peu trop culturelles.
(b) Un univers hermétique lié au déficit de connaissance pratique. La préhistoire est un univers étrange, étranger, il fait figure de planète lointaine qui appartiendrait à une autre galaxie. C’est un passé lointain que l’on cherche à retrouver et à reconstruire où tout est supposition et supputation. De cette histoire, avant l’écriture, il ne reste que des vestiges qui rendent cette période immatérielle.
L’attitude à l’égard de la préhistoire est marquée par un grand scepticisme. Il faut beaucoup d’imagination pour se représenter la vie en ce temps là. Les connaissances scientifiques reposent sur des hypothèses qui ressemblent davantage à des légendes (imagination) qu’à une réalité (scientifique). On n’est sûr de rien, voilà qui entretient le doute - un doute non pas philosophique mais un doute disqualifiant pour ce chapitre de l’histoire de l’humanité.
(c) La préhistoire se perd dans la nuit des temps, des origines lointaines de l’humanité qui peut donner envie de chercher à retracer notre passé lointain, ou bien désespérer de ne jamais retrouver le début, la création de l’Homme. Le fait que la préhistoire soit une période si éloignée de nous peut engendrer un désintérêt total. Cette période est si ancienne, si fermée, qu’elle ne suscite pas d’émotions, ne "parle pas" à certaines personnes, elle se situe hors de leur champ cognitif. La distance spatio-temporelle est grande : la préhistoire c’est un autre monde, un autre univers tant dans ses modes de vie que dans ses préoccupations spirituelles. Le monde actuel est suffisamment vivant. Ainsi il ne génère pas le désir de découvrir des mondes nouveaux.
Un rapport affectif mais difficile au passé lointain
Les choses du passé - les objets de mémoire - éveillent généralement un vif intérêt. Les découvertes archéologiques, la visite de lieux chargés d’histoire ancienne ou de sites liés à la préhistoire provoquent une grande émotion, font rêver à des lieux ou des époques nimbés de mystère et donnent aussi à réfléchir à la condition humaine. Malgré tout, ces hommes étaient nos ancêtres, ils avaient la même intelligence que nous ; leurs découvertes ont conduit l’humanité jusqu’à notre civilisation occidentale actuelle.
Les découvertes scientifiques actuelles sont porteuses d’explications, de connaissance du passé historique (Antiquité gréco-romaine, Moyen - Age, Renaissance, etc. et aussi préhistoire) : elles nous apprennent comment vivaient nos ancêtres préhistoriques, ce qu’ils mangeaient, leurs activités quotidiennes et quelques indices de leurs croyances et de leur vie spirituelle.
Les lieux chargés d’histoire ancienne donnent accès à la conscience de nos origines et nous font réfléchir sur un mode métaphysique à notre vie actuelle. Cependant, pour aller dans un endroit où " il y a beaucoup de choses à voir sur la préhistoire " il faut être "motivé" c’est à dire être intéressé par le sujet, y consacrer du temps, préparer le voyage, la visite : c’est un plaisir qui nécessite un savoir préalable !
L’intérêt porté aux objets de mémoire n’est pas dénué de scepticisme
Les découvertes archéologiques éveillent parfois le scepticisme car finalement tout cela ne serait que "de la fiction". Les connaissances scientifiques semblent reposer sur des indices fossiles trop fragiles et épars pour être fiables et crédibles puisque l’on n’est (et l’on ne peut être) sûr de rien. Pour "accrocher", il faut beaucoup d’imagination...
Ainsi certains restent indifférents à des périodes mal connues de l’histoire, aux temps préhistoriques.
La connaissance des origines de l’humanité...
L’intérêt porté à la préhistoire réside fondamentalement dans la compréhension de l’origine de l’Homme, dans la réponse à la question : d’où venons nous ? Les connaissances (scientifiques) de la préhistoire permettent de connaître et de comprendre les sociétés humaines depuis les origines de l’humanité, à travers les "messages" de nos lointains ancêtres qui nous sont parvenus.
La connaissance des origines permet d’appréhender l’évolution de l’humanité et de là nous aide à construire le futur. En donnant à comprendre les époques révolues, la connaissance nous rassure sur l’état actuel de notre civilisation.
...stimule la réflexion sur la condition humaine
La connaissance des modes de vie des hommes préhistoriques stimule la réflexion sur la condition humaine et la nature éphémère de notre existence, qui peut faire regretter à certains le temps où l’homme était proche de la nature et savait vivre en communauté.
Cependant, sur un plan philosophique et métaphysique, les connaissances sur la préhistoire remettent en question des croyances axiomatiques de la religion catholique (Adam et Eve d’un côté, les grands primates de l’autre), " la science met le dogme en difficulté ".
Du raisonnable à la fascination
La connaissance de nos origines lointaines a des vertus cognitives et aussi sensibles. Elle procure des émotions.
La fascination pour les découvertes scientifiques se manifeste à chaque fois qu’un crâne, un " bout d’os " vieux de plusieurs millénaires est mis à jour. Elle repose sur l’opposition entre le peu d’éléments, de traces de ces hommes qui vivaient en des temps reculés et la précision des hypothèses formulées, confortées de surcroît par la technologie moderne. La notion de découverte scientifique se présente ici comme un jeu, une sorte de devinette de groupe, dont l’intérêt est néanmoins relatif (la fascination n’agit pas mécaniquement).
Ancrée dans le mystère de la vie, elle peut parfois agir comme un aimant. Une meilleure connaissance de la préhistoire pourra faire pénétrer le curieux dans ce monde fascinant. La connaissance des modes de vie, des activités quotidiennes et rituelles, des relations sociales, etc. autorise le processus d’affiliation mentale avec ces hommes d’autrefois. Le mystère de la vie renvoie aussi au beau, aux émotions esthétiques devant les œuvres de l’art pariétal.
Ainsi, l’anticipation du plaisir et de l’expérience à vivre donne envie d’aller voir sur place ...
L’envie de se rendre sur place pour voir, visiter les sites préhistoriques est déclenchée par l’anticipation. Tout d’abord l’anticipation du plaisir, de l’émotion que l’on pourra ressentir : l’impression de vivre en direct, intensément, des bribes d’une époque révolue mais essentielle à la compréhension du monde actuel. Puis, l’anticipation de l’expérience à vivre : visiter un site préhistorique permettrait de ressentir les mêmes émotions que nos ancêtres qui y ont vécu, permettrait de voyager dans le temps, dans un au delà intemporel. Enfin, l’anticipation de ce que l’on découvrira, de la façon dont l’affiliation pourra opérer.
Cependant, l’idée de visiter des sites liés à la préhistoire ne vient pas spontanément à l’esprit, la (les) destination(s) ne se présentent pas de façon immédiate. Visiter des sites préhistoriques implique un processus de décision complexe avec l’intervention d’un facteur extérieur facilitateur qui agirait en amont de la décision. Passer des vacances dans une région riche en ressources préhistoriques peut être un élément déclencheur. L’authenticité et la rareté sont perçues comme garantie d’une expérience hors du commun... Des conditions de visite optimales - pas d’affluence, un guide passionné et pédagogue... - confèrent le même sentiment. Nous ne vlouons pas être confondus avec le touriste ordinaire, nous souhaitons être traités en privilégiés, en VIP : nous sommes exigeants.
Cro Magnon dans la littérature et les médias
La préhistoire est très peu présente dans notre culture littéraire et cinématographique. Cependant, lorsqu’une porte s’entrouvre, l’envie d’entrer et de découvrir cet univers inconnu peut voir le jour. Le fait de raconter des histoires, des légendes, de formuler des hypothèses scientifiques, ou le fait d’être ému par l’art pariétal peut amener à s’intéresser à la préhistoire.
De même, les films, les livres, les personnalités scientifiques de renom aident un peu notre imagination. Mais l’intérêt suscité ne se traduit pas nécessairement par l’envie d’aller voir sur place, un "bon documentaire" fera l’affaire.
A l’occasion d’une visite patrimoniale, le visiteur peut souhaiter concrétiser ses connaissances personnelles : le contact avec l’œuvre authentique lui procurera une satisfaction. Or, la période préhistorique est méconnue, n’offre pas de repères évènementiels clairs, l’enseignement scolaire notamment fait l’économie de cette période : quelques mots en CE2 et quelques phrases en 6ème. Nous ne sommes pas familiarisés avec cette période. Ce faisant, celle-ci semble moins riche, moins porteuse d’intérêt que d’autres périodes telles que la Renaissance, l’Antiquité gréco-romaine, Napoléon ou l’Egypte des pharaons par exemple.
Une visite culturelle procure, généralement, un sentiment d’affiliation lié à la possibilité de se projeter dans la vie des grands de ce monde et d’une certaine manière de s’identifier à eux. Ce facteur relève d’un plaisir affectif et sensoriel et d’un plaisir ludique. Or, dans le contexte de la préhistoire, l’affiliation de type Gala ou Images du Monde ne peut opérer : il n’y a pas de héros, de prince de légende, ni Sitting Bull, ni Attila, ni Gengis Khan.
Les médias sont-ils des stimulateurs de découverte ?
L’audience des magazines de presse écrite est plus faible et se concentre sur Science et vie, Géo et National Geographic.
Dans son fauteuil, confortablement installé, tout un chacun peut se prendre à rêver à Cro-Magnon et à ses congénères dont il est question dans le reportage, à la télévision ou dans le roman qu’il a en main. L’envie lui vient d’aller voir sur place, voir d’authentiques vestiges de ces temps révolus. Mais, cette envie est rarement suivie d’effets. Lorsque la famille prépare les vacances, réfléchit à un lieu de séjour, l’idée de Cro-Magnon ne vient pas souvent à l’esprit. Peut-être, si le vacancier se trouve quelque part en Dordogne, en passant près de Lascaux dont le nom lui est familier songera-t-il, un jour de mauvais temps, à visiter un site lié à la préhistoire...
Il serait intéressant de se pencher sur les facteurs de réussite de la série (6 volumes) de Jean Auel sur le Clan des Ours et sur le succès tant de librairie que des dérivés marketing de Harry Potter...
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