Corrélation

 
accueil notre métier nos interventions nos outils notre déontologie
notre équipe glossaire publications contact
De l’intérêt général territorial
Extraits de Paris-Gouvernance ou les malices des politiques urbaines, S. Lidgi, Paris, L’Harmattan, 2001.
Le thème de la démocratie de proximité a été un élément fort des récentes campagnes pour les élections municipales. De nombreuses personnalités politiques, de nombreux journalistes y ont vu les nouvelles exigences des citoyens. La démocratie de proximité et les problèmes d’environnement dans le domaine de l’urbain posent la question d’un intérêt général urbain. En effet, l’intérêt général pour une ville ne l’est peut-être pas pour un quartier, et inversement.

L’intérêt général territorial : essai de définition


Le concept émergent d’intérêt général local est promu par les association d’habitants, le plus souvent associations de défense du cadre de vie. Qu’est ce que l’intérêt général local ? A quelles missions de l’autorité publique est-il lié ?
1.
Les associations de défense du cadre de vie sont souvent dénoncées comme cherchant à promouvoir des intérêts spécifiques, particuliers, elles sont accusées de n’être rien d’autre que des groupes d’intérêts, groupes de pression autrement dit des lobbies.
Mais qu’est-ce qu’ un lobby ? C’est une organisation constituée qui cherche à influencer (à exercer une pression sur) le pouvoir politique, les pouvoirs publics, dans un sens favorable aux intérêts sectoriels qu’il représente. Les intérêts, les buts, les préoccupations des groupes de pression peuvent être d’ordre social, économique, culturel, environnemental, etc. ou marchand.
L’expression "groupe de pression" (ou groupe d’intérêts) est souvent entachée d’une connotation péjorative. Dans la conception républicaine à la française, la chose publique prévaut sur les intérêts privés. Ainsi, il est "contraire à la morale" de chercher à modifier ou à influencer une décision conforme à l’intérêt général. C’est pourquoi, le jugement (moral) communément porté sur les groupes de pression est qu’ils "ne peuvent être" honorables, qu’ils sont guidés par un esprit retors, pervers, cupide et peu scrupuleux du respect d’autrui. On pense bien sûr aux milieux d’affaires, aux intérêts économiques et financiers défendus par des lobbyistes professionnels (pour le compte des industriels du tabac ou des semences OGM, par exemple). Dans cette acception, qualifier une association de quartier de groupe de pression est dévalorisant et généralement inadéquat. Il n’en reste pas moins que l’action du groupement d’habitants est conduite dans la perspective (1) de modifier des décisions publiques (2) dans un sens favorable à la remise en cause des projets qu’il conteste. Vu sous cet angle, les associations de défense du cadre de vie sont effectivement des groupes de pression.

2.
En tant que groupes de pression, ces associations défendent-elles des intérêts privés ou des intérêts collectifs ? Contrairement aux lobbies des milieux d’affaires exerçant à Bruxelles, à la Défense et ailleurs, elles ne défendent en principe ni des intérêts marchands ou financiers, ni l’accroissement d’un pouvoir économique international, souvent déjà considérable : elles cherchent à assurer la visibilité de projets collectifs locaux, elles agissent pour que les attentes sociales soient prises en considération par les pouvoirs publics et les professionnels de l’aménagement.
Mais l’administration, le pouvoir politique ne leur reconnaît que la capacité à défendre des intérêts particuliers et explique leur action comme étant la manifestation des résistances au changement de ressortissants qui se complaisent dans le conservatisme et l’immobilisme. Ainsi, en discréditant la mobilisation collective, l’émergence d’un intérêt qui viendrait concurrencer l’intérêt général supérieur est disqualifiée.
Puisque l’intérêt général transcende les intérêts particuliers, il ne peut être qu’unique. Or, les associations de défense du cadre de vie adoptent une posture concurrente : pour elles, d’autres formes de bien commun jugées tout aussi précieuses existent, notamment la préservation du caractère singulier d’un site.
Contrairement à l’action de certaines associations de défense d’une "grande" cause (la défense des sans-papiers, des prisonniers politiques dans le monde, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, la défense de la spécialité de gynécologie médicale, etc.), l’action des associations de défense du cadre de vie porte sur des objets territorialisés : tel immeuble, tel îlot, tel espace intermédiaire. Ces objets territorialisés, précisément situés dans un paysage urbain, sont dotés de qualités propres et publiques, ils possèdent une valeur intrinsèque.
Le conflit est ainsi le fruit d’une opposition entre deux référentiels de l’urbains, entre deux rationalités territoriales divergentes, sourdes et aveugles l’une à l’autre : (i) une rationalité technico-bureaucratique et économique de l’espace et (ii) une rationalité émanant de réalités sociales organisées géographiquement.
Des experts dans des bureaux d’administration centrale élaborent des programmes, en fonction des représentations qu’ils ont d’un territoire, programmes qui seront opérationnalisés par des agents subalternes. L’intérêt général est ainsi construit dans un processus hiérarchique descendant. Le bien public est vu d’en haut, en "surplomb".
A l’opposé, la notion d’intérêt général territorial suggère un renversement : le processus devient ascendant. Il émane d’un territoire géographiquement défini et socialement vécu. Il est à la fois particulier et général : il est particulier dans le sens où il est limité et territorialisé et où le paysage urbain, l’identité du patrimoine urbain bénéficient de qualités intrinsèques ; il est général dans la mesure où il est généralisable, où il pourrait être reproduit dans bien d’autres sites de l’hexagone.
La validité scientifique d’une propriété physique se vérifie à sa reproductibilité : lorsqu’une expérience conduite dans les mêmes conditions donne à plusieurs reprises le même résultat, celui-ci est scientifiquement vérifié. De même, la reproductibilité des applications de l’intérêt général local garantirait qu’il ne relève pas d’intérêts particuliers.
D’où la question : qui, quel acteur est légitime pour dire si tel ou tel projet est généralisable ou ne l’est pas ? Si tel intérêt général territorial revendiqué ne s’oppose pas à d’autres projets territoriaux, de conception tout aussi légitime, ne vont pas à l’encontre d’un intérêt général plus global ?

Corrélation est un cabinet d'études et de conseil
Mentions Légales